Les nouvelles pénibilités au travail sont largement sous-estimées (Le Monde, 25/02/19)

 Dans blog, Revue de Presse
Interview du Dr Florence Bénichoux réalisé par Catherine Quignon

 

Pénibilité physique en hausse, nouvelles formes de travail de nuit, stress, burn-out, etc. sont mal appréhendés par les pouvoirs publics et les entreprises.

Les pénibilités augmentent et se diversifient avec la transformation du travail. Ce qui se traduit par une hausse du coût de la protection sociale. Le 20 février, un rapport sur les arrêts-maladie remis au premier ministre, Edouard Philippe, proposait quelques pistes pour mieux maîtriser les dépenses en matière d’indemnités journalières. Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, invitait, le 4 février sur France info, à aller « beaucoup plus loin » pour protéger les salariés, en élargissant aux risques psychosociaux les critères de pénibilité (actuellement au nombre de six) permettant un départ à la retraite anticipé.

La pénibilité au travail et ses conséquences sur la santé des travailleurs sont-elles suffisamment prises en compte par les pouvoirs publics et les entreprises ? « Clairement, non, fustige Jérôme Bouchet, directeur de l’innovation et des services au sein du Groupe JLO, cabinet de conseil spécialisé dans la qualité de vie au travail. Les nouvelles formes de pénibilité au travail, en particulier, sont mal appréhendées. »

Certes, le temps des usines « à la Zola » est révolu ; des open spaces aseptisés ont largement remplacé les ateliers poussiéreux de jadis.

Mais la transformation des organisations n’a pas épargné les travailleurs, estiment les spécialistes de la santé au travail. « On assiste à une montée des troubles musculo-squelettiques, des maladies cardiovasculaires et des dépressions liées au travail », fait valoir le Dr Florence Bénichoux, fondatrice du cabinet Better Human Cie.

 

Les cols bleus en première ligne

Contrairement aux idées reçues, la pénibilité physique n’est pas en voie de disparition : selon une récente enquête de la Dares, le nombre de salariés déclarant des contraintes physiques dans leur travail (rester longtemps debout, porter des charges lourdes…) a même augmenté depuis 1984. Les cols bleus sont en première ligne.

Si les progrès en matière de législation et d’équipements de protection permettent désormais de limiter l’exposition des travailleurs aux substances dangereuses, les ouvriers continuent à avoir une espérance de vie nettement moins élevée que celles des cadres. La faute à une usure physique précoce, mais aussi aux horaires en trois huit et au travail de nuit, dont la nocivité sur la santé est reconnue.

« Les horaires atypiques ne diminuent pas, bien au contraire, estime Jérôme Bouchet. On voit émerger de nouvelles formes de travail de nuit dans l’économie tertiaire. » Conducteurs de véhicules, livreurs, aides-soignants… De nos jours, 15 % des salariés sont concernés par les horaires nocturnes.

La taylorisation du travail n’a pas non plus épargné les salariés du tertiaire. Les exigences de productivité, la fragmentation des tâches et la multiplication des procédures de contrôle assorties de rapports quasi permanents, destinés à éliminer tout aléa, peuvent favoriser l’apparition du stress et du burn-out.

 

Exclusion du burn-out

« Du fait de la digitalisation et de l’internationalisation des entreprises, les cadres doivent désormais être connectés en permanence, soupire Florence Bénichoux. Ils sont soumis à des injonctions contradictoires et doivent toujours en faire plus avec moins. » Sans compter les temps de transports à rallonge que connaissent certains salariés des grandes agglomérations, qui ajoutent à la fatigue : 28 % des salariés interrogés dans une étude du cabinet Technologia réalisée en 2013 estiment que leurs conditions de transport ont des répercussions sur leur santé (46 % chez les Franciliens).

« On voit également se développer une certaine typologie de risques, liée aux nouvelles formes de contrat de travail, observe Jérôme Bouchet. Lorsque les personnes ne sont pas intégrées dans un collectif, elles sont particulièrement vulnérables. » Et le spécialiste d’égrener les maux dont peuvent être victimes les travailleurs « ubérisés » : isolement, stress lié à l’incertitude du lendemain, dépendance à des donneurs d’ordre multiples…

Bien que le sujet revienne régulièrement dans le débat public et que les entreprises soient davantage sensibilisées à la problématique de la qualité de vie au travail depuis quelques années, ces nouvelles formes de pénibilité restent largement sous-estimées, assènent en chœur les experts interrogés. « Il y a quand même eu une vague de suicides [chez France Télécom en 2008 et 2009] avant que l’on commence à s’intéresser à la souffrance au travail », constate Florence Bénichoux. « Quand on voit comme on avance lentement sur les questions de pénibilité physique, la prise en compte des risques psychosociaux risque d’être encore longue », regrette, de son côté, Jérôme Bouchet.

Le nouveau compte professionnel de prévention mis en place par les ordonnances Macron a même réduit le nombre de critères de pénibilité permettant de bénéficier d’une retraite anticipée. Quant à la reconnaissance officielle du burn-out comme maladie professionnelle, elle reste exclue. « On peut tout de même espérer des avancées potentielles via le droit, estime Jérôme Bouchet : l’instauration du droit à la déconnexion, par exemple, a été un grand pas. » Sera-t-il suivi par d’autres ?

Catherine QUIGNON

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